La lecture : texte de Dominik Reinecke

Ecrit auto-biographique

Dominik Reinecke

APERÇUS D’UNE FORMATION GESTALTISTE

Expériences personnelles et réflexions au sein de la Gestalt-thérapie 2007

La Gestalt-thérapie n’est pas un assemblage hétéroclite de différentes approches psychologiques, thérapeutiques, philosophiques et méthodologiques. Elle est une forme originale, une création nouvelle qui intègre et transcende en un ensemble significatif ces approches dont elle est héritière tout en se fondant sur un nouveau paradigme.

L’un de ses traits caractéristiques se révèle sans aucun doute dans l’importance qu’elle attache à la subjectivité et à la singularité de l’être humain remettant ainsi en cause la prédominance de l’abstraction théorico-objective. Considérée sur un plan strictement concret et phénoménologique, la Gestalt-thérapie se définit et se révèle par son aspect expérientiel. Elle dépend ainsi du sujet qui en fait l’expérience. Plutôt que de la traiter de façon abstraite il me semble opportun de l’aborder en me référant à des exemples de vécu subjectif. J’essaierai – en parlant de moi en tant que Gestaltiste en devenir – de relater quelques unes de mes expériences singulières de formation et leurs répercussions sur mon travail de thérapeute. J’utiliserai pour cela quelques éléments autobiographiques et, par le choix même de ceux-ci, je tâcherai de rendre compte de « la » Gestalt-thérapie telle que je la comprends et telle que je la pratique aujourd’hui.

Première rencontre avec la Gestalt-thérapie

Voici – sommairement – le contexte dans lequel j’ai, pour la première fois, en 1977, fait l’expérience de la Gestalt-thérapie. Jeune architecte j’avais réussi à trouver un emploi fixe. J’en étais fier car la conjoncture était mauvaise et le taux de chômage élevé. Mais très vite ma vie devint routinière. Tous les matins je me rendais dans la banlieue munichoise où je passais ma journée à dessiner des plans de constructions tout en m’ennuyant profondément. Le soir je rentrais « chez moi » mais je ne m’y sentais pas à ma place. J’y vivais avec ma copine du moment. Nous avions d’interminables disputes. Le malaise qui m’habitait était aussi diffus que profond tant sur le plan professionnel que personnel.

Le début de mon travail sur moi : avec Diane Setz

Ce fut le hasard. Dépourvu de toute connaissance en matière de psychologie j’avais, sans savoir où je m’engageais, composé le numéro de téléphone d’une psychothérapeute qu’une amie avait noté pour moi. À l’autre bout du fil une femme dynamique dont l’accent révélait l’origine américaine. Nous convînmes d’un rendez-vous. J’avais aimé sa façon de me parler, claire et directe. Pourtant j’« oubliai » d’aller à la réunion hebdomadaire du groupe continu auquel je m’étais inscrit. Elle me rappela une semaine plus tard pour me dire que si je ne venais pas je perdrais ma place. Je me rendis à la réunion suivante. Ainsi commença mon travail avec Diane Setz. De profession initiale sage-femme, formée à la Gestalt-thérapie par Erving et Miriam Polster, elle exerçait en tant que psychothérapeute tout en terminant ses études de psychologie à l’université de Munich. (Miriam Polster et Erving Polster, Gestalt-thérapeutes de la première génération, ont formé au Gestalt Study Center en Californie un nombre considérable de thérapeutes issus du monde entier. La plupart des Gestalt-thérapeutes de la 1ère génération en Allemagne a été formée par eux).

Un souvenir de l’une de nos séances de groupe : je trouve ridicule ces gens qui se parlent en se regardant, en s’appliquant à dire « je » et « tu », qui se touchent, se disputent, s’embrassent, j’y vois du faux-semblant, je trouve que c’est du théâtre. Je me désintéresse de ce qui provoque mon malaise et me laisse emporter par mes ruminations. Je ne sais pas pour combien de temps. Soudain je me rends compte que quelque chose a changé. Un profond silence s’est installé autour de moi. C’est à ce moment-là que je prends conscience de moi au sein du groupe : assis sur un coussin, recroquevillé sur moi-même, j’ai la tête posée sur les genoux, les jambes tenues par mes bras, le regard fixé au sol.

Déconnecté autant du monde extérieur que de mon vécu intérieur, le silence prolongé du groupe m’avait remis en contact avec la réalité. Lorsque je levai la tête je me rendis compte que tout le monde me regardait. J’étais au centre de l’attention.

Ce fut une expérience marquante par l’effet surprise associé à la sensation de gêne mais aussi – j’en fus étonné – apaisante dans le fait de me sentir dévoilé. L’expérience avait eu lieu sans que la thérapeute intervienne directement. En comptant sur l’effet miroir du groupe celle-ci avait tout simplement permis au processus expérientiel de se déployer de lui-même. L’impact fut d’autant plus important. Aucun commentaire, aucune interprétation ne furent ajoutés à cette révélation expérientielle qui resta ainsi « intacte » et qui refléta instantanément une habitude d’évitement et de repli sur moi devenue chronique depuis longtemps.

Suite à cette expérience nous décidâmes de suspendre les séances de groupe et de poursuivre le travail en individuel. Après un an de thérapie, Diane me suggéra de faire l’expérience d’un stage animé par un homme.

L’expérience « intacte », non commentée

La suite de mon travail sur moi avec Ulrich Schurrmann

Je me souviens bien de ma première rencontre, en 1979 (cette année-là je me suis mis à mon compte après trois années de travail dans différents cabinets d’architectes), avec Ulrich Schurrmann. Je m’étais inscrit à un séminaire de trois jours : mon premier stage de Gestalt-thérapie.

Le temps des présentations est arrivé : les uns après les autres prennent la parole. Mon tour s’approche inexorablement, je sens la tension monter en moi. Je n’ai pas l’habitude de prendre la parole et encore moins de la prendre en groupe. Je tremble intérieurement. C’est à moi maintenant de me présenter. « Je m’appelle Dominik, je suis architecte, … ». Je me sens bête et cherche à dire quelque chose d’intelligent, je ne trouve rien, me sens mal à l’aise et essaye de m’en sortir par une boutade. « En fait je ne me sens pas très bien ici, je préfèrerais être seul chez moi, dans ma chambre à la maison ».

J’étais soulagé, j’avais parlé, j’allais pouvoir passer le tour à mon voisin. Je n’étais pas conscient d’avoir – en quelques mots – décrit le noyau de mon mal-être. Dès ma plus tendre enfance j’avais vu mon père se réfugier dans son bureau protégé par une double porte, se mettant à l’abri de tout ce qui pouvait, de l’extérieur, venir perturber sa quiétude studieuse et intellectuelle. J’étais terrorisé quand il sortait violemment de son « château fort », qu’il protégeait jalousement de toute intrusion, pour faire cesser le moindre bruit, casser le jeu, la gaîté, le plaisir. Je craignais mon père autant que je niais son autorité. Et pourtant, le prenant pour modèle, je l’avais reproduit. En quelques secondes j’avais, en ce début de stage, mis en place une défense quasi inébranlable. J’avais secrètement annoncé ma non-implication, ma non-participation au « jeu » thérapeutique, tout en dénigrant sa raison d’être et en niant son efficacité. Grâce à cette stratégie autant sournoise qu’inconsciente je me sentais en sécurité, personne ne m’atteindrait. J’avais ainsi réussi à me défendre – momentanément – de mon angoisse.

« Passe au secrétariat, fais-toi rembourser le stage et rentre à la maison ! » La voix fut ferme ; le message clair et net, il ne permettait aucune remise en question. Je ne m’étais pas préparé à ça. En une fraction de secondes mon édifice défensif fut mis à jour. Ulrich ne montrait aucune compassion pour l’enfant apeuré que « j’étais » (j’avais 29 ans) à ce moment-là. Il avait confronté le stratège agressif qui se cachait vicieusement sous la couche d’angoisse. J’étais abasourdi, j’avais l’impression que le ciel me tombait sur la tête, le groupe était soudainement très présent, douloureusement présent, je me sentais rejeté, exposé, dévoilé, j’avais honte. Mais je ne bougeais pas, je restais cloué sur place – abasourdi. Après un long silence, que je ne parvins pas à rompre, Ulrich continua : « dis : ‛je choisis d’être ici.’ ». M’offrant une sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais, il déclencha par là même un combat intérieur entre mon orgueil et ma soumission à l’autorité. Je me résolus finalement à prononcer ces paroles. La tension qui était montée dans le groupe tomba aussitôt. Un autre participant put prendre la parole, je me sentis en ébullition et… intégré.

Cette expérience resta – elle aussi – pour ainsi dire « intacte », elle ne fut ni commentée ni interprétée, elle ne fut pas non plus renforcée ou adoucie par les commentaires du groupe. Elle me parla d’elle-même au sujet de la reconnaissance de l’autorité et, en dernier lieu, de la réalité. C’était mon expérience, uniquement la mienne, et il me fallait la comprendre par moi-même. Il me fallait la comprendre comme un phénomène de contact issu de mon histoire. Il me fallait reconnaître de moi-même l’étendue de cette expérience particulière dans ma vie quotidienne. Il me fallait la questionner de multiples façons dans de multiples circonstances au cours de nombreuses années pour l’assimiler et la faire complètement mienne. Ainsi fut réveillé en moi un élan qui allait me propulser hors de mon ennui et de ma dépendance névrotique.

Pouvoir accéder à la connaissance par le biais de l’expérience fut pour moi une réelle libération. Le procédé expérientiel et en particulier l’expérience « intacte » me permirent de sortir de l’emprisonnement de l’intellectualisation. J’avais grandi dans un contexte dans lequel l’intelligence sur son versant intellectuel était fortement valorisée et dans lequel le cognitif était fréquemment mis au service du refoulement de l’affectif. Mon père, enseignant, était dans cette incapacité ou ce refus d’apprendre des choses de la vie qui caractérisent ceux qui pensent en savoir plus que les autres. Quand il disait « je ne comprends pas » cela ne signifiait pas « explique-moi », cela voulait généralement dire : « tu te trompes » ou « tu m’énerves de ne pas adhérer à ce que je dis ». L’expérience en Gestalt-thérapie m’a permis de me libérer d’une empreinte d’apprentissage qui utilise la domination, le contrôle et l’ambiguïté.

L’intervention du thérapeute dans cette expérience fut « confrontante ». Voici maintenant une expérience « soutenante » qui elle aussi se suffit à elle-même : Fier de mes progrès en thérapie je dis un jour au groupe : « j’en ai assez de m’auto féliciter et j’ai décidé de ne plus me taper moi-même sur l’épaule. » Je cherchais à démontrer avec ces paroles mon acquis de maturité et de sagesse, et le fait que je pouvais me passer de mon besoin narcissique de gratification. Ulrich, quant à lui, réagit à la tonalité rétroflexive de mon propos. Sa proposition fut celle d’une mise en scène aussi brève qu’efficace. Je me rendis au centre du groupe et tous m’applaudirent. La vague d’applaudissements me fit tournoyer sur moi-même. En faisant ainsi le tour du groupe encore et encore, je « bus » cette belle manifestation de reconnaissance jusqu’à en être « ivre ».

Aujourd’hui certaines des expériences que font mes clients dans le cadre de leur travail sur eux se « justifient » d’elles-mêmes. Un commentaire, une explication, une élaboration de sens qui viendraient en plus ne seraient qu’inutiles et gâcheraient la clarté de la prise de conscience. Une « interprétation » ne leur servirait pas, elle ne serait peut-être qu’une tentative d’apaiser mon angoisse, de dissimuler mon incertitude, de me valoriser, etc. Je choisis alors de me taire et de ne pas encombrer l’issue du travail par mes projections. Lorsqu’il s’agit d’un travail en groupe j’incite les autres participants à ne pas s’adresser directement à la personne qui vient de travailler mais plutôt à s’exprimer en parlant de leur propre vécu au groupe.

Des changements d’orientation professionnelle

1980. Un jour je questionnai Diane au sujet de la formation à la Gestalt-thérapie dispensée à « l’institut » (IGW : Institut für Integrative Gestalttherapie Würzburg. Cet institut de formation à la Gestalt-thérapie a été créé par Hans-Jörg Süss à la fin des années 70 comme une alternative à la première et, alors, unique école de Gestalt allemande dirigée par H. Petzold. L’équipe des formateurs était composée de six psychologues cliniciens, dont Diane Setz et Ulrich Schurrmann, tous formés aux États Unis entre autres par Erving et Miriam Polster.). Le mot « institut » m’était tombé dans l’oreille et résonnait secrètement en moi. L’institut d’interprétariat de l’université de Mayence où mon père dispensait ses cours et son bureau à la maison, tapissé de livres, furent ses deux lieux de travail, hauts lieux de la connaissance scientifique, littéraire et intellectuelle, univers sacré qui m’était toujours resté interdit. J’appris donc que, comme mon père, Diane travaillait dans un « institut » et j’entrevis une ouverture, la possibilité d’accéder à cet univers mystérieux et secret du savoir ultime. En quoi consistait cette formation ? Est-ce que cela pouvait intéresser des gens comme moi ? J’appris qu’un séminaire de sélection allait avoir lieu en juin 1980 avec pour but la constitution d’un groupe de formation à la Gestalt animé par Diane et Ulrich Schurrmann (entre temps mes deux premiers thérapeutes et futurs formateurs s’étaient mariés).

Le début de ma formation « officielle » à la Gestalt-thérapie

Je décidais de m’y inscrire tout en sachant que ce n’était pas gagné d’avance. Pour relever ce défi il fallait que je mette toutes les chances de mon côté. Ainsi je participais préalablement à plusieurs stages ponctuels conduits par différents thérapeutes. Je m’y exerçais à prendre la parole en groupe et à m’exposer, au cours de mes travaux personnels, au regard et au jugement des autres… Fort de ces expériences je gagnai le pari. Je fus admis à la formation, j’en étais fier et heureux. Ainsi l’énergie s’était mobilisée et libérée en moi ; elle m’avait conduit à la réalisation de mon projet.

Je considère aujourd’hui la mobilisation des ressources intérieures comme un atout majeur de la Gestalt-thérapie. « Que veux-tu (ou que voulez-vous) de moi ? » C’est une intervention thérapeutique aussi simple qu’efficace, à condition qu’elle soit faite au bon moment et dans une attitude juste. Elle peut générer de la peur renvoyant à des « situations inachevées » inconscientes et, lorsque celle-ci est dépassée, mobiliser beaucoup d’énergie. D’autres interventions sous forme de questions sont par exemple : « que sens-tu ? », « que fais-tu ? », « qu’évites-tu ? ». Elles renvoient toutes à la reconnaissance de sa propre responsabilité, à la conscience du moment présent (awareness) et au déclenchement d’une action (contact).

Tel fut le début du premier cycle d’une formation ouverte non seulement aux futurs psychothérapeutes mais aussi aux professionnels provenant d’autres horizons, enseignants, travailleurs sociaux, architectes, etc. désireux de donner un sens plus profond à leur profession. 80 jours de formation répartis sur deux ans, 40 jours exclusivement consacrés au travail sur soi et 40 jours de formation didactique. Je participais à des stages pleins de découvertes et d’apprentissages stimulants. Toutes mes pensées ne tournaient plus qu’autour de la Gestalt-thérapie. Je vivais de stage en stage et de séance thérapeutique en séance thérapeutique car, entre temps, Ulrich avait accepté de me prendre – toujours dans le cadre de la formation – en thérapie individuelle.

J’étais comblé… et secoué. Au cours de ma thérapie avec Ulrich je fus confronté à mes résistances encore et encore (Ulrich n’était pas commode, il ne laissait pas indifférent, on l’aimait ou on ne l’aimait pas. Certains le percevaient comme dur et arrogant, d’autres comme fin et sincère. Ulrich a été formé et gradué par Jim Simkin. Celui-ci était réputé pour son authenticité et sa minutie. Ces traits caractéristiques donnaient une coloration particulière au style de Gestalt-thérapie qu’il préconisait et transmettait à ses élèves). Maintes fois je me sentis complètement désorienté, ne sachant plus à quoi m’en tenir. Mes systèmes de croyance et mes repères névrotiques furent ébranlés. Mon narcissisme en prit de sérieux coups. Avec Ulrich je ne pus continuer à me cacher mon coté victime et masochiste, mon coté sarcastique et ironique, ma dureté et ma froideur, mon goût du contrôle et du pouvoir, mes manipulations perverses qui rendaient l’autre coupable, mes jugements, mon envie de tuer tout ce qui bouge et ce qui est vivant. Je me sentis acculé, poussé dans mes retranchements tout en entrevoyant la cause de mon mal de vivre dans l’activité sournoise de ces côtés de moi-même. Il me fallait me reconstruire.

Lorsqu’elle est menée avec respect mais sans complaisance, la confrontation en thérapie est un acte d’amour. J’ai appris cela au cours de ma thérapie. Il faut aimer pour emprunter le chemin de l’authenticité parfois inconfortable et pas toujours gratifiant. À l’époque j’ai pu vivre comme douloureux, blessant parfois, le fait de me sentir mis au pied du mur, d’être confronté à mes zones d’ombre, qui m’apparurent comme laides, dégoûtantes, honteuses, indicibles voire impensables. Aujourd’hui j’éprouve de la gratitude pour ce qui m’a été donné ainsi : plus de conscience et de confiance en moi, plus de clairvoyance dans ma relation à autrui, plus de persévérance me permettant de faire face aux frustrations de la vie, plus de capacité à me remettre en question aussi. Conscient de ces bienfaits je résiste aux tentatives de mon client d’échapper à ses zones d’ombre sans pour autant l’obliger à voir ce qu’il n’est pas (encore ?) prêt à voir. Et de surcroît je me sers de ses projections sur moi pour me révéler à moi-même.

Je peux affirmer aujourd’hui que le fondement de ma formation à la Gestalt-thérapie est constituée de mes expériences en thérapie individuelle et notamment celles que j’ai faites avec Ulrich. C’est avec lui que je me suis réellement formé en profondeur et qu’ont été posés les jalons pour l’intégration des futurs acquis. Les cursus des différentes écoles de formation auxquels j’ai participé plus tard m’ont apporté des connaissances aussi bien théoriques que méthodologiques. Ils m’ont aussi permis de contacter des zones intimes et profondes en moi grâce aux rencontres avec mes thérapeutes et formateurs. Mais ils n’auraient pu remplacer les acquis fondamentaux emprunts de respect, d’amour et de non complaisance que j’ai pu faire avec et grâce à Ulrich et qui me servent aujourd’hui encore de repères.

La dernière année de ma formation en Allemagne

Au cours de ma deuxième année de formation à l’IGW une idée noire me hanta toujours. Pour moi, la formation allait prendre fin au terme du premier cycle car mon métier d’architecte ne m’habilitait pas à participer aux deuxième et troisième cycles des études de psychothérapie, réservées aux seuls psychologues et médecins.

Il m’était insupportable de me voir exclu d’un monde que j’avais mis si longtemps à conquérir et dans lequel je commençais à peine à trouver mes repères. Pour cette raison je choisis de retourner à l’université afin d’y effectuer des études de psychologie clinique. Le diplôme de psychologue me permettrait de poursuivre ma formation à la Gestalt-thérapie dispensée par l’IGW.

J’avais déjà apporté quelques changements conséquents dans ma vie. Après m’être formé à la « Baubiologie », architecture alternative et écologique, j’avais créé, en collaboration avec un collègue, une agence d’étude et de consultation. Je vivais seul maintenant et je travaillais pour mon propre compte déjà depuis 1979. J’étais financièrement et temporellement suffisamment indépendant pour m’offrir une vie rythmée par les voyages entre les études universitaires à Paris et le travail rémunérateur à Munich (ma décision d’aller vivre en France fut l’un des fruits de ma thérapie). Ainsi commença un nouveau chapitre de ma vie : cinq ans de va-et-vient entre la France et l’Allemagne, entre la psychologie et l’architecture.

Au cours de cette période de transition je postulai pour l’admission (anticipée puisque je n’avais pas encore terminé mes études universitaires) au deuxième cycle de formation à la Gestalt-thérapie. La direction de l’IGW m’accorda le droit de réintégrer la formation sous réserve de participer une seconde fois à la deuxième année du premier cycle ; à son terme il serait décidé de mon admission en deuxième cycle. Et c’était reparti pour 40 jours didactiques supplémentaires…

Au terme de ce « redoublement » j’obtins effectivement l’autorisation officielle de poursuivre ma formation. Ulrich, quant à lui, ne m’avait jamais activement encouragé dans mon projet de devenir thérapeute mais il ne m’en avait pas non plus dissuadé. Par contre il désapprouva, à cette période de mon évolution personnelle, mon admission en deuxième cycle. À la fin de ma thérapie individuelle avec lui il me dit : « Tout au long de ta thérapie ton désir de devenir thérapeute fut un obstacle à ton travail. Accepte de t’investir pleinement en tant que patient au lieu de vouloir être thérapeute à tout prix. » Il m’avait, à l’époque, admis à la formation de base dans ma fonction d’architecte et me considérait encore comme pas suffisamment mature pour « me lâcher sur l’humanité ».

La fin de mon travail avec Ulrich fut aussi déconcertante que son début.

Je finis par reconnaître non sans peine que travailler en France tout en poursuivant une formation de thérapeute et une supervision en Allemagne renforçait un clivage en moi qu’il me fallait au contraire résoudre. Après près de cinq ans de thérapie individuelle et trois ans de groupe je renonçai à la réalisation de ce rêve. Je ne serais pas Gestalt-thérapeute. Aussi je clôturai ma thérapie avec Ulrich en 1985, j’entrai – à Paris – en maîtrise de psychologie.

Ulrich était le seul thérapeute qui avait réussi à me faire vivre dans mon corps la souffrance due à la non reconnaissance des cotés sombres, inconscients, ainsi que le soulagement qui accompagne le renoncement au contrôle névrotique. Pourtant y renoncer n’avait pas été chose facile. La phrase de Perls : « To suffer one’s death and to be reborn is not easy » résumait bien ma difficulté. Ulrich m’avait empêché de m’échapper dans mes retranchements névrotiques. Il avait désamorçé la bombe à retardement que j’avais tenté de poser en divergeant sur d’autres sujets ou en retenant ma respiration. Il m’avait ramené sur précisément ce qu’en moi je cherchais à éviter. J’étais entré en contact avec des émotions intenses et avais plongé d’une « régression » à l’autre. Mon parcours thérapeutique avec lui était à l’image des montagnes russes : les montées et descentes impressionnantes, les changements de direction brusques et toujours inattendus, à couper le souffle ; il fallait crier pour évacuer le stress, pas d’arrêt pour se reposer. Les phases de progression lente et horizontale qui précédaient les chutes ne rendaient celles-ci que plus terrifiantes encore et les remontées délicieuses.

Mes premières expériences thérapeutiques en France

Avec la fin – en soi provisoire bien que définitive avec Ulrich – de ma thérapie individuelle et, conjointement à mon renoncement à ma formation de thérapeute, commença une nouvelle phase de ma vie. Je pris racine en France alors que mes séjours en Allemagne s’espacèrent. Je commençai à explorer les possibilités qui s’offraient à moi dans un contexte de vie qui prenait plus de consistance. Je me remis en contact avec l’architecture alternative, cette fois-ci en France, et entrepris une formation sur un an dans le cadre de l’association « Arkologie ». Mais mon besoin de poursuivre mes recherches dans le domaine de la psychothérapie se fit sentir à nouveau.

La bioénergie avec Jean-Michel Fourcade

De fin 1985 à l’été 1986 j’ai participé à un groupe continu de bioénergie analytique sous forme de stages de week-end co-animé par Jean-Michel Fourcade et ses assistants (dans le cadre du CDPH = Centre de Développement du Potentiel Humain). Ce fut ma première expérience de groupe en France. Et ce fut une expérience nouvelle à plusieurs égards. Il fallait m’ajuster à un style de travail différent et une mentalité différente. Il ne m’était pas toujours aisé de faire la part des choses. Quelles étaient les influences mutuelles entre ce style de travail thérapeutique (que je découvrais) et la mentalité française ou parisienne (que je découvrais également) ? Sur le plan personnel je fis quelques prises de conscience intéressantes et pus expérimenter l’impact transférentiel dans sa dimension corporelle. Mais en fin de compte la méthode thérapeutique s’avéra trop différente de celle que j’avais connue et appris à aimer.

La suite de ma formation formelle à la Gestalt-thérapie

Le retour à la Gestalt avec Serge Ginger

Éprouvant le besoin de continuer mon travail sur moi dans l’approche qui m’était chère, je mis fin à ma participation à ce groupe et je me mis à la recherche d’un Gestalt-thérapeute. Je fis la rencontre de Serge Ginger avec qui je décidai de poursuivre mon travail individuel (Serge Ginger est l’un des avant-gardistes de la Gestalt-thérapie en France dès les années 1970. Il a créé en 1981 l’EPG, l’École Parisienne de Gestalt, avec sa femme Anne Ginger dans le cadre de l’IFEPP, l’Institut de Formation et d’Études Psychosociologiques et Pédagogiques et a largement contribué à la propagation et la reconnaissance de la Gestalt en France). Serge m’accompagna dans mon exploration des polarités France/Allemagne, architecture/psychologie et dans ma recherche de ma « femme idéale » (quelques mois plus tard, fin 1986, dans un stage résidentiel de Gestalt animé par Serge et Anne Ginger, je fis la connaissance de ma future femme, Martine).

En 1986 Serge me sollicita pour participer au cursus de formation à la Gestalt-thérapie qu’il dispensait avec sa femme Anne Ginger. Alors qu’Ulrich avait freiné mon désir de devenir thérapeute, Serge au contraire m’y encourageait. Presque deux ans s’étaient écoulés. Après réflexion je m’inscris à l’EPG où, à l’époque, la formation était entièrement assurée par le couple Ginger. J’obtins une équivalence pour le premier cycle (alors que le premier cycle à l’IGW était composée de deux parties, l’une comprenant le travail sur soi et l’autre une phase didactique, le premier cycle à l’EPG était exclusivement consacré au travail sur soi) et entrai, pour la troisième fois, mais en France maintenant, en phase didactique. C’était en 1987, l’année de mon obtention du DESS de psychologie clinique à l’université Paris VII (Les approches expérientielles enrichissant ma compréhension du processus thérapeutique dans le cadre de l’enseignement universitaire furent : le psychodrame analytique avec Orphélia Avron, les phénomènes de groupe avec Fedida Reggios, la pensée dialectique avec Max Pagès, l’analyse de la névrose de classe avec Vincent de Gaullejac, les tests projectifs avec Kim Chi Nguyen ainsi que 3 stages réalisés en psychiatrie accompagnés de cours théoriques de psychopathologie). Je poursuivis mes études universitaires jusqu’au DEA en 1989 et ma formation de psychothérapeute jusqu’à l’obtention du certificat de troisième cycle en 1992. Depuis 1988 je recevais mes premiers clients en psychothérapie. Il me restait encore à honorer deux ou trois contrats ponctuels en architecture avant d’achever définitivement cette longue transition entre deux pays et deux professions. J’étais devenu Gestalt-thérapeute. J’avais reçu une reconnaissance formelle en France alors que mon attachement à la Gestalt-thérapie avait pris racine en Allemagne.

Quelques considérations complémentaires au sujet de l’expérience non verbalisée

Je voudrais à présent revenir sur mes considérations au sujet de l’expérience en tant qu’outil thérapeutique car c’est surtout au début de ma nouvelle activité professionnelle qu’un certain nombre de questions se posa à moi sur ce point.

Comme je l’ai décrit plus haut, j’avais appris que le choc de l’expérience « pure » est potentiellement mobilisateur de ressources internes et peut ainsi produire des effets thérapeutiques. Ceci dit, j’avais appris aussi par la suite qu’il convient dans bien des cas de ne pas laisser l’expérience sans commentaire, mais au contraire, de la soutenir par la parole, de la commenter pendant son déroulement ou juste après, afin de lui permettre de s’ancrer dans la conscience. Dans certains cas la parole est même indispensable. Un « assouplissement » de l’expérience par les associations verbales, les liens de sens peuvent s’avérer incontournables lorsque la personne est en détresse, incapable d’assimiler d’elle-même une expérience trop violente.

Lorsque l’expérience fait violence : récit d’un cas

Entre 1993 et 1998 j’ai animé 230 jours de formation dans différents hôpitaux sous forme de stages de 3 à 9 jours avec comme thèmes principaux « la communication », « la gestion du stress », « le toucher et la relation thérapeutique ». L’animation de ces formations m’a permis de mieux comprendre l’impact institutionnel sur la vie des groupes et les parallèles entre les résistances individuelles, groupales et institutionnelles. Ces formations ont été conduites pour Tonic Plus, organisme de formation spécialisé à l’Hôpital, créé et dirigé par Martine Chriqui-Reinecke. Voici un exemple tiré de mes débuts en tant que formateur. Il montre les effets potentiellement néfastes du manque de parole. En 1993 j’animais un stage sur le thème de la communication pour le personnel soignant d’un hôpital public. Le déroulement du stage fut houleux car j’avais « innocemment » bousculé le groupe par une attitude expérientielle confrontante, alors que celui-ci n’y était pas préparé. A la fin du sixième jour je choisis de clôturer la formation par une séance de relaxation suivie d’un rêve éveillé.

Le silence de cette expérience en groupe fut violement brisé par un cri. L’une des participantes, une femme d’une cinquantaine d’années, s’était brusquement redressée et sanglotait tandis que j’essayais de terminer, tant bien que mal, la séance de relaxation. Le stage touchait à sa fin et voilà que cette femme était submergée d’une douleur intense. Nous n’avions plus le temps d’examiner de plus près le sens de son expérience. Mais elle consentit à en dire quelques mots. Soudainement, au cours du rêve éveillé, lui étaient apparus ses deux fils. Ils l’appelaient et lui faisaient signe de les rejoindre.Nous apprenions que ses fils, à quelques mois d’intervalle, s’étaient tués en moto. Elle était désespérée. Je proposai de considérer les images de ses fils comme des parties d’elle-même, rejoindre ses fils signifiait alors prendre contact « avec eux » à l’intérieur d’elle-même. Mais c’est précisément ce que nous n’avions plus le temps de faire.

De toute façon la douleur de cette femme était trop grande pour qu’un travail d’intégration puisse être envisagé, à ce stade de son expérience et à la fin du stage. La formation se termina sur une fausse note. Sur le chemin de retour, dans le train, je fus envahi par un sentiment d’angoisse : et si elle « rejoignait » ses fils en se suicidant ?

Cette expérience de ma pratique de formateur débutant m’apprit qu’il me fallait un filet de sécurité. J’avais besoin de réduire au maximum certains risques inhérents à la démarche expérientielle. Les précautions consistent à ajuster le degré de la confrontation expérientielle à la capacité du groupe et à celle de chaque participant de l’intégrer. Elles consistent à tenir compte de la force de l’alliance qui s’est établie entre le groupe et le formateur, et à prévoir suffisamment de temps permettant – le cas échéant – de tempérer l’expérience et de la rendre assimilable. Juger de l’opportunité ou de la nécessité de parler ou de ne pas parler après une expérience n’est pas toujours chose facile, mais en cas de doute mieux vaut ne pas prendre de risque.

Quelques semaines après le stage j’appris que cette femme avait effectivement été tentée par l’acte suicidaire. Elle ne l’a heureusement pas exécuté.

Un exemple d’expérience intégrée que j’ai choisi pour sa thématique similaire :

Voici l’exemple d’une femme qui a pu faire une expérience assimilable en séance individuelle. Contrairement à cette fin de stage en 1993, j’ai pu adopter ici une position de catalyseur et de témoin permettant l’intégration de l’expérience. La séance eut lieu en 2006 et s’inséra dans un suivi thérapeutique datant de quelques années déjà. Même si cette femme avait maintes fois manifesté une agressivité méfiante à mon égard, la relation a pu se consolider et déboucher sur ce qui suit :

Elle est « vide », elle n’a rien de particulier à dire en début de séance. Ce qui est présent : ses douleurs, les tensions musculaires dans la nuque et les bras, dans le bras gauche en particulier. Aucun médecin ni ostéopathe ne peut la soulager. En se concentrant sur ses sensations lui apparaît l’image d’une belle rose, d’un profond violet. Tout le côté gauche de son corps réclame son attention maintenant. Les tensions se transforment en crampes, en contractions, en spasmes. Son côté gauche, c’est la tige de la rose. Cette tige devient un tronc d’arbre, tant et si bien qu’elle sent la partie gauche de son corps envahie de crampes. J’ai l’impression désagréable qu’elle se prend réellement pour cet arbre. Des larmes coulent sous ses paupières fermées, son élocution est lente, pâteuse, quasi inaudible, une voix d’outre-tombe : « Je suis cassée, cassée en mille morceaux. » Pendant un moment je crains une décompensation mais son contact verbal avec moi reste cohérent. « Je suis vide. » Le vide et la cassure, les tensions corporelles sont les manifestations d’une douleur insupportable, celle de la perte de son fils qui est décédé depuis de nombreuses années après avoir été fauché par un train. Elle en avait déjà parlé, mais de façon clivée, froidement, sans aucune émotion. Aujourd’hui, pour la première fois, sa douleur est libérée, elle traverse la couche musculaire dans laquelle elle était restée bloquée.

Les états modifiés de conscience

Je souhaite revenir maintenant sur la toute première phase de ma formation à la Gestalt-thérapie. Cette période de ma vie m’a conduit vers des centres d’intérêts qui allaient se développer tout au long de mon cheminement et font à présent partie de mon outillage et de mes repères thérapeutiques, au sein même de la démarche gestaltiste.

Dès mes premières expériences en Gestalt-thérapie je m’étais rendu compte de l’impact des émotions et des sensations corporelles qui me révélaient une conscience différente de moi-même. On plongeait dans un monde différent de celui de la conscience habituelle ; on en revenait avec des sensations physiques inconnues ou oubliées depuis longtemps, des émotions et des images archaïques. Mon désir d’explorer ces états de conscience me conduisit à emprunter des pistes voisines à celle de la Gestalt-thérapie (Je ne nomme ici que les plus importantes ; d’autres approches furent le Training Autogène de J.H. Schultz, les activités artistiques dans l’esprit de K.G. von Dürckheim, les cours au « Institut für Ausserordentliche Psychologie » dispensés par Thorwald Detlefsen).

Les rêves

Dès 1980, par exemple, je pris l’habitude de noter mes rêves. Je pouvais en retenir trois ou quatre chaque nuit. Souvent je me réveillais à la fin d’un rêve pour le noter aussi fidèlement que possible, et je me rendormais jusqu’au prochain. Le lendemain je faisais des dessins des rêves qui m’avaient particulièrement marqués. Au fur et à mesure que je focalisais ainsi mon attention sur ma vie nocturne une multitude toujours croissante de détails, d’images et de sensations arrivèrent à ma conscience. J’établis des liens de compréhension entre les informations provenant de mes rêves et les évènements de ma vie. Aussi je fis quelques rêves dits lucides au cours desquelles il me fut possible d’intervenir et de changer le cours des évènements en toute conscience, comme à l’état d’éveil. J’étais impressionné par la clarté de la conscience et la profondeur et la netteté des images semblables à celle de la réalité diurne. Je poursuivis cette exploration quotidienne de ma conscience nocturne pendant six ans.

Le rebirth avec Noushka Bindschedler

Une autre piste d’exploration des états modifiés de conscience fut celle du rebirth ou rebirthing (une technique respiratoire issue du mouvement New Age, inventée par Leonard Orr aux États Unis, censée faire revivre sa propre naissance par la traversée des blocages corporels et mentaux). Je commençai à m’y intéresser en 1981 par une série de séances individuelles. Je fus impressionné par la puissance des réactions corporelles induites par l’hyperventilation, qui se manifestaient par des crampes douloureuses, des sentiments et des images mentales négatifs. La traversée des tensions débouchait sur un état de relâchement musculaire doublé d’un sentiment de grande béatitude. Parallèlement à ma formation à la Gestalt, j’entamais une formation au rebirth (dispensée par Noushka Bindschedler formée et certifiée par Leonard Orr). Elle s’étalait sur deux ans sous forme de stages de week-end et débouchait sur l’aptitude à conduire des séances de rebirthing. J’étais – au passage – devenu « rebirther ». Après ma certification, notre formatrice me confia l’animation de l’un de ses groupes de formation pour une période de six mois.

Dans ma pratique thérapeutique d’aujourd’hui, l’observation du souffle et des blocages psychiques se manifestant par des rétentions respiratoires m’est d’une grande utilité. Aussi les phénomènes physiques dus à l’hyperventilation survenant spontanément, chargés d’angoisse peuvent être accueillis et traversés. Ces connaissances se révèlent pertinentes en temps voulu. Toutefois je ne les applique pas en introduisant une technique que je considère comme quelque peu artificielle dans le processus naturel de la thérapie.

La méditation zen

J’ai commencé la pratique de la méditation en 1986 à l’AZI (Association Zen Internationale fondée par Maître Taisen Deshimaru). Au début je pensais qu’il y avait un objectif à atteindre (l’illumination) accompagné d’états mentaux extraordinaires. Avec le temps je me rendais compte que la pratique ramène – contrairement à ce que je pensais – à un état de non recherche de but, un état normal au sens originel, à une présence non encombrée par l’agitation mentale, permettant de percevoir la réalité (plus) clairement (du point de vue de la respiration, la méditation zen est aux antipodes du rebirth. L’une préconise l’expiration lente et profonde jusque dans le bas-ventre alors que l’autre porte l’attention sur l’inspir, court et rapide, dans la partie supérieure du thorax). La concentration sur la posture permet de « s’observer soi-même » (à savoir les Gestalts émergeantes : désirs, sensations, pensées, etc.) tout en ayant le recul nécessaire pour ne pas s’y attacher. La pratique de la méditation est devenue partie intégrante de ma vie quotidienne et elle m’inspire dans mon travail de Gestalt-thérapeute.

Néo-chamanisme et psychophanie

De 2001 à 2004 j’ai participé au groupe expérientiel et de recherche (sous forme de stages de week-end) sur le néo-chamanisme animé par Ivana Caprioli (elle a vécu pendant de nombreuses années chez les indiens Dakota et a été initiée par eux au chamanisme) pour la partie expérientielle, et par Didier Dumas pour l’apport psychanalytique. Mes expériences dans le cadre du néo-chamanisme et plus tard de la psychophanie (ou communication facilitée, originaire d’Australie, est à l’origine une méthode de communication avec les autistes ; elle a été développée et introduite en France par Anne-Marguerite Vexiau et s’applique dès lors à tout le monde) m’ont donné des éclairages complémentaires sur ma compréhension de la conscience et m’ont montré à nouveau que les limites entre soi et le monde ne sont pas une fois pour toutes définissables, qu’elles sont fluctuantes et dynamiques et que leur ultime appréhension se perd dans le mystère.

Les soi-disant états modifiés de conscience sont parfois liés à des phénomènes dits transpersonnels. Ces phénomènes se manifestent tant au niveau du vécu de l’individu que sur le plan des évènements extérieurs sans qu’il y ait pour autant un lien de causalité observable.

Dans de tels cas l’hypothèse d’une communication d’inconscient à inconscient (dans le sens freudien : postulant une sorte de réservoir interne à la personne qui contient le matériel inconscien) n’est pas suffisante, la transcendance du temps et de l’espace ne permettent pas de donner une explication rationnelle à ces phénomènes. La Gestalt-thérapie, quant à elle, offre, avec le concept clé de frontière-contact la possibilité d’un accès sinon théorique et méthodologique tout au moins de « compréhension phénoménologique » à ces manifestations dites transpersonnelles et de synchronicité (dans le sens où l’entend C.G. Jung). Avec la « frontière contact » la Gestalt-thérapie pose aussi la question des limites de la conscience.

D’autres formations à la Gestalt-thérapie

Pour en revenir maintenant à la Gestalt proprement dit : en dépit de ma thérapie individuelle et de mes formations successives à l’IGW et à l’EPG j’étais toujours à la « recherche du père ». Cette recherche se traduisait par une incertitude sur le plan de mon identité professionnelle et par le sentiment de manquer de repères intellectuels, philosophiques et méthodologiques. Pour pallier ce manque, je décidai de me remettre en situation de formation.

De plus j’éprouvais une difficulté croissante à me reconnaître en tant que Gestaltiste dans un contexte qui, bien qu’étant le mien, véhiculait des attitudes et des valeurs trop différentes de celles de ma formation initiale. Ma perception de la communauté gestaltiste avait éveillé en moi une imago maternelle trop aimante et fusionnelle, toute puissante et omniprésente, s’opposant et faisant barrage à celle du père toujours absent. L’idée prit forme d’agir en invitant des Gestalt-thérapeutes de filiation anglo-saxonne à former des professionnels en France.

Gilles Delisle

En 1991 je participai à Montréal à un stage international de Gestalt pour psychothérapeutes. J’appréciai notre formateur Gilles Delisle pour sa perspicacité chaleureuse et son approche didactique originale (Gilles Delisle, formé par Erv et Miriam Polster, est le directeur du CIG = Centre d’Intervention Gestaltiste à Montréal). En 1992, à l’initiative d’une collègue (Viviane Auffray-Keriven) et de moi-même, fut mise en place en France une formation continue destinée aux psychothérapeutes désirant approfondir leurs compétences professionnelles. Dès lors Gilles Delisle vint du Canada tous les trois mois pour dispenser son enseignement sous la forme de stages de trois jours (cette formation a été conduite sous forme de groupe continu jusqu’en 2007. Un nombre conséquent de thérapeutes français a été formé à la PGRO = psychothérapie gestaltiste des relations d’objet). J’ai moi-même participé à cette formation pendant 4 ans ; elle m’a apporté des points d’appui théoriques et pratiques sur le plan de l’articulation entre la Gestalt-thérapie et la psychanalyse des relations d’objet.

Joseph Zinker

En 1992, toujours guidé par ma quête de repères, je contactai Joseph Zinker du Gestalt Institute de Cleveland aux États Unis, l’un des plus célèbres représentants de la Gestalt (formé par Fritz Perls, le « père » de la Gestalt-thérapie et Erving Polster, Joseph Zinker pratique un style thérapeutique systémique particulièrement original et créatif). J’avais fait sa connaissance au cours d’un stage en Allemagne en 1981. Il répondit favorablement à mon invitation et vint en France pour y animer un stage de Gestalt-thérapie dans le cadre de Gestalt-Académie, organisme de formation professionnelle que j’avais créé la même année. Depuis, Joseph Zinker conduit deux fois par an une formation pour professionnels à laquelle je participe toujours (Joseph Zinker a animé le premier stage en 1993 qui s’intitulait d’abord « L’art de la Gestalt », puis « L’art de la Gestalt-thérapie ». À celui-ci s’est ajouté le « Stage thérapeutique pour couples ». Ces deux stages ont été reconduits annuellement de 1994 à 1997. La formation « Le contre-transfert en Gestalt-thérapie » a démarré en 1997. Elle fonctionne sous la forme d’un groupe continu. Depuis 2001 Joseph Zinker conduit la formation en co-animation avec sa femme Sandra Cardoso-Zinker). Je m’inspire de sa créativité dans le contact et de sa vision systémique. Je continue à apprendre avec lui le maniement de la dialectique polaire au niveau intrapsychique et au niveau de la dynamique des couples. Mais ce sont surtout sa bienveillance et son amour profond de l’être humain et de la vie qui m’impressionnent. Je m’en nourris et je me reconnais moi-même de plus en plus comme un homme aimant.

J’ai édité un recueil d’articles de Joseph Zinker traduits en français. Ce livre est paru chez l’Harmattan en 2006 avec pour titre « Le thérapeute en tant qu’artiste ».

Erving et Miriam Polster

En 1993 et en 1995 mes recherches m’ont amené en Californie, 2 fois 30 jours sur le campus de l’université de San Diego (UCSD = University of California San Diego) où se tenait la formation du Gestalt Training Center dispensée par Erving et Miriam Polster dont j’avais déjà tellement entendu parler. J’y participa avec ma femme. Nous étions là pour ainsi dire à la source de la Gestalt qui fut aussi celle de mes propres formateurs et thérapeutes en Allemagne. J’étais heureux de consolider mes connaissances conformément aux valeurs, à l’éthique qui m’avait déjà été transmise et j’étais fier de me sentir rehaussé au niveau de ceux qui m’avaient formé. Le groupe de formation était constitué d’une trentaine de psychothérapeutes provenant de quatre continents, Américains, Anglais, Irlandais, Allemands, Australiens, Coréens, Suisses et Français (nous apprîmes que Martine et moi étions probablement les seuls Français à avoir participé à cette formation de longue durée dans sa totalité).

Ma pratique de formateur

Parallèlement à mon activité de formateur dans le contexte hospitalier j’ai développé, dès 1993, une activité de formation au sein de Gestalt-Académie. Plusieurs groupes y ont parcouru un cursus de 40 jours de formation s’étalant sur 2 ans intitulé « Gestalt-thérapie & média créateurs ». C’est toujours avec beaucoup de satisfaction que j’ai formé des personnes sous la forme de groupe en utilisant mes expériences antérieures.

Ceci est vrai aussi dans le face à face de la relation thérapeutique au sein de mon cabinet. Il se trouve que ma clientèle en thérapie individuelle est constituée pour environ 40% de psychothérapeutes. De temps à autre je les entends dire qu’ils utilisent dans leur propre clinique des compétences acquises au cours de leur travail avec moi. Je suis heureux de me reconnaître alors comme acteur d’une transmission d’une filiation qui m’est chère.

L’expérience psychanalytique

Le cadre référentiel des études de psychologie clinique à l’université Paris VII était psychanalytique. Au cours de mes études universitaires j’avais tenté de faire des recoupements sur le plan conceptuel, entre les approches gestaltiste et psychanalytique, et j’avais constaté une faille que je ne parvenais pas à traverser. En 1995 je me lançai dans l’aventure de me confronter à une rencontre interne entre les deux approches en faisant l’expérience personnelle de l’analyse.

Anne Altmann

Marie Petit, auprès de qui j’étais en supervision à l’époque (Marie Petit centrait sa supervision sur l’analyse du contre-transfert elle « portait un double chapeau », celui de la psychanalyse et celui de la Gestalt-thérapie), m’indiqua les noms de deux psychanalystes dont celui d’Anne Altmann, analyste freudienne (par ailleurs familiarisée avec les approches kleinienne, lacanienne et jungienne). C’est avec elle que je choisis de me lancer dans cette expérience analytique. M’apprêtant à enlever mes chaussures avant de m’allonger sur le divan, elle m’en empêcha en me disant : « Ici c’est psychiquement qu’on se déshabille. » En effet, l’expression corporelle ne fut pas encouragée. Sur le divan la parole primait.

Du point de vue de la méthode la différence avec le travail thérapeutique en Gestalt fut flagrante. Pourtant, et contrairement à mes idées reçues, je me sentis bien sur le divan, parfois même moins sous pression que dans le face à face de la Gestalt. Je me sentis plus libre de jouer avec mes associations et d’accueillir les interprétations de mon analyste dont la pertinence m’impressionnait. Si le travail en Gestalt avait souvent été spontanément régressif et accompagné de révélations subites, le travail analytique ressemblait à un tissage subtil qui se faisait avec élégance dans la continuité temporelle. Les chocs émotionnels de la Gestalt furent contrebalancés par la finesse des interprétations en analyse. Je me sentis porté par l’attention d’une analyste pour qui la relation thérapeutique était exclusivement animée par la dynamique transférentielle et contre-transférentielle.

Didier Dumas

Début 2000 j’entrepris une nouvelle tranche d’analyse cette fois-ci avec un homme. La lecture des ouvrages de Didier Dumas m’avait fait découvrir un analyste qui avait l’expérience du travail avec les enfants et les psychotiques et qui avait étendu – à partir du concept d’image inconsciente du corps – ses recherches sur le domaine de la sexualité et celui de la mort (Didier Dumas, à la base Lacanien, était un ami de Françoise Dolto dont il emprunta le concept d’image inconsciente du corps. Dans sa pratique actuelle, il s’inspire de la pensée taoïste et poursuit ses recherches sur la sexualité, la mort et le chamanisme). Au cours de mon travail avec lui, j’appris à le connaître comme un clinicien particulièrement original et libre dans la pensée, ayant le courage de sortir des chemins battus des théories psychanalytiques. Il n’hésitait pas à me parler de lui aussi bien pour me donner des informations sur son histoire et sa vie que pour me donner des éclairages théoriques. Dans mon travail avec lui j’approfondis, entre autres, l’exploration de mon arbre généalogique que j’avais entamée avec Vincent de Gaullejac au cours de mes études universitaires.

J’ai eu la chance de rencontrer en les personnes d’Anne Altmann et de Didier Dumas deux psychanalystes expérimentés, profondément intègres sur le plan théorique comme méthodologique, et très ouverts vis-à-vis d’autres approches et courants de pensée. Mes expériences en analyse m’ont conduit à ne pas porter uniquement mon attention de Gestalt thérapeute sur la « figure » qui émerge, mais à considérer le « fond » duquel la figure émerge comme structuré et en interrelation avec celle-ci. Elles m’ont permis de considérer avec plus d’aisance la relation forme/contenu d’une façon dialectique. Elles m’ont permis aussi de mieux saisir le transfert comme étant, non pas opposé mais associé, au concept de contact en Gestalt-thérapie dont il est également complémentaire.

Réflexions au sujet des polarités

J’ai grandi en Allemagne, dans une famille qui était traversée par un clivage, activement entretenu par tous ses membres. Le mode d’existence des parties clivées fut celui de l’opposition et de l’exclusion mutuelle. À la maison nous parlions deux langues : le français et l’allemand. Il m’était quasiment impossible de m’adresser à mon père en français ou de parler à ma mère en allemand (les rares fois où je me sentis obligé de le faire étaient vécues comme totalement contre-nature). L’allemand était exclusivement limité à la communication avec le père et le français réservé à la mère. M’adresser simultanément aux deux parents était inimaginable. Ceci était d’autant plus surprenant que mon père avait consacré sa vie entière à l’enseignement de la langue et de la culture française, et que ma mère ancienne élève de mon père parlait parfaitement bien l’allemand. Le clivage ne se limitait bien évidemment pas aux langues, il touchait de nombreuses couches de la vie de famille.

Il n’est pas surprenant que je sois sorti du contexte familial clivé à mon tour. J’ai mis beaucoup d’énergie dans mes efforts de dépassement de ces clivages et j’ai compris que, malgré sa logique d’opposition et d’exclusion, le clivage contient en germe les notions de polarités. Celles-ci peuvent se développer et aboutir à une dynamique de réciprocité complémentaire sous réserve d’être à même de les accueillir. Il faut qu’elles se détachent de la logique figée domination/soumission. Les deux parties doivent s’assouplir, se donner un support mutuel, se préparer à accueillir l’autre dans sa différence et, le cas échéant, supporter la frustration que cela peut engendrer. Elles coexistent ainsi sur un même plan, en tant que système dyadique (couple).

Mais il est possible aussi que la séparation des parties opposées soit trop profonde pour pouvoir donner naissance à des polarités, ou encore que les prétendues parties opposées soient en réalité non opposables et donc non transformables en polarités, de par leur appartenance à des niveaux contextuels trop différents. Alors, tôt ou tard, le choix se fera en faveur de l’un, avec comme conséquence le renoncement à l’autre.

Enfin pour conclure…

Au début de ma thérapie je n’étais pas conscient de la force qui me poussait à rencontrer mon père à l’intérieur de moi-même. Le transfert amoureux était énorme. Je sentais que l’homme qui allait être mon père/thérapeute/formateur durant plusieurs années de vie serait capable de faire face à une défaillance familiale à laquelle mon père réel n’avait pas su trouver de réponse. Ainsi commença ma trajectoire de réparation à la fin de laquelle – vingt ans plus tard – j’allais être capable d’accompagner mon père dans sa mort, de me reconnaître en tant que son fils, d’assumer ma place de père auprès de mes propres enfants et de poursuivre – à ma façon – son travail.

La Gestalt-thérapie est issue de la quête de sens d’un certain nombre de personnes « révolutionnaires », avant-gardistes et créatrices, de leurs rencontres et influences réciproques. La Gestalt-thérapie est le fruit du travail de chercheurs qui ont tenté de répondre aux questions soulevées par leurs histoires personnelles autant qu’aux questionnements, manques et défaillances du contexte social de leur époque. Le « père de la Gestalt » lui-même dénonça ceux qui cherchèrent à l’imiter, répétant des techniques et des attitudes « à la Perls » ou « à la Gestalt ». Si certaines de ses techniques peuvent lui être empruntées, dans son essence la Gestalt-thérapie ne peut pas être copiée. Elle demande à être comprise de l’intérieur dans un long travail d’intégration et son application est toujours unique, originale. Comme la Gestalt-thérapie des années 1950, celle du début du 21ème siècle demande à être inventée à nouveau individuellement et collectivement. Elle demande à être recréée à partir des questions personnelles que tout thérapeute se pose, questions qui ont pour sujet sa propre trajectoire de vie, son environnement actuel et la société moderne.

… et pour compléter en 2010

Depuis la rédaction de ce texte en 2007 Joseph Zinker a cessé de travailler pour Gestalt-Académie et je regrette le décès de Didier Dumas.

Je suis entré en contact avec David Hoban. J’avais déjà eu l’occasion de travailler plusieurs fois avec David au cours de ma formation en Allemagne au début des années 80. Il m’avait toujours impressionné par l’efficacité, la clarté et la simplicité de ses interventions, solidement ancrées dans la réalité.

David intervient maintenant en tant que formateur pour Gestalt-Académie. J’ai le plaisir de participer à ses stages intitulés « Apprendre à apprendre » que j’organise deux fois par an à Paris.

Avec lui je suis à nouveau – comme à l’époque avec Ulrich Schurrmann – en résonance avec cette sensibilité toute particulière du courant gestaltiste qui caractérise la lignée Simkin. Je me rends compte aujourd’hui, que je suis – d’une certaine façon – retourné aux sources, aux débuts de ma formation de Gestalt-thérapeute qui m’on marqués à tout jamais, et où je me sens « chez moi ». C’est à partir de là que je vis, travaille et exerce en tant que Gestalt-thérapeute.